La raison de se réjouir (Ho 4° dim. carême - Année C)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Jos 5, 9a.10-12 ; Ps 33 (34) ; 2 Co 5, 17-21 ; Lc 15, 1-3.11-32

Frères et sœurs, en ce 4e dimanche dit de Laetare, l’Église nous invite à entrer déjà dans la joie pascale qui s’annonce. Et les textes de la Parole de Dieu nous permettent de nous interroger sur ce thème de la joie. Qu’est-ce qui nous réjouit ? Et plaçons-nous vraiment notre joie au bon endroit ?

L’évangile est ici exemplaire pour nous montrer deux voies conduisant à une joie qui s’avère en fait trompeuse. Souvenons-nous du contexte de la parabole énoncée par Jésus. Le Christ fait face aux mécontentements des scribes et des pharisiens qui sont scandalisés par son comportement  : Jésus se réjouit en mangeant avec des personnes non fréquentables, les collecteurs d’impôts et des pécheurs. Et le Messie de répondre par une triple parabole, dont nous avons ici le 3e volet mais qui est précédé par deux mini-évocations du berger cherchant sa 100e brebis, perdue puis retrouvée, et de la femme cherchant une pièce d’argent qu’elle retrouvera avec joie.

Dans la 3e parabole, le fils cadet décide de trouver seul le chemin de la joie, en se déracinant loin de son père. Ce fils évoque bien notre monde occidental : il a décidé de se démarquer de son héritage religieux et culturel pour s’embarquer dans une vie attrayante, pleine de possibilités et de plaisirs. Il multiplie les expériences, dilapidant son héritage dans une recherche éperdue de jouissance. Puis c’est la découverte du manque et de la pénurie : tout a été dépensé ; il n’y a plus rien, plus de sens ni de repères structurants. La joie promise par le progrès est trompeuse. Et peut-être une prise de conscience permettrait un chemin de retour vers la maison paternelle. Car le Père des cieux est toujours là, qui attend le retour de ses enfants dispersés et désabusés par les mirages mondains.

Et puis il y a le fils aîné, celui qui semble exemplaire. Nous pourrions penser qu’il a trouvé la vraie joie puisqu’il est resté dans la maison paternelle, accomplissant son devoir d’état. Sa réaction glaçante, à l’annonce du retour de son frère, révèle tout autre chose. Il est resté, mais pas comme un fils qui partage la joie de son père. Il a mis sa joie dans un légalisme desséchant et dans une image parfaite de lui-même. Mais au fond, il est miné par une certaine jalousie vis-à-vis de son petit frère, sans pouvoir le reconnaître. Ce fils représente bien les pharisiens qui ne parviennent pas à entrer dans le dessein de Dieu et la mission de Jésus. Ils attendent un messie qui viendrait les récompenser, eux qui se considèrent comme justes, et punir le monde païen et les infidèles. Aussi ils sont impuissants à entrer dans la joie messianique et sont remplis de colère et d’amertume puisque le Fils de Dieu ne fait pas leur volonté !

La joie véritable ne se trouve donc dans aucun de ces deux fils, mais dans les entrailles du père. Celui-ci tressaille lorsqu’il voit son fils revenir. Il exulte et, comme le berger et la femme des petites paraboles précédentes, il rassemble tout le monde pour célébrer cette joie et festoyer. Car la joie qui ne déçoit pas, c’est celle du salut. Ce qui devrait nous réjouir, frères et sœurs, ce ne sont pas les promesses hédonistes du monde car elles sont illusoires ; mais ce n’est pas non plus une attitude religieuse orgueilleuse qui endurcit le cœur et coupe de la grâce ; ce qui doit nous faire tressaillir, c’est la joie d’être sauvé. Il faut se réjouir de cette joie du Père qui veut que tous ses enfants entrent dans cette communion éternelle avec Lui. Il le dit à son fils aîné qui ne l’avait pas compris : tout ce qui est à Dieu est déjà à nous. Dieu n’est pas un obstacle à notre joie. Il en est la source puisqu’il nous donne tout. Et il nous donne tout, en nous donnant son propre Fils, celui par qui la joie est entrée dans le monde.

Saint Paul le dit dans la 2e lecture : « si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. » Par notre baptême, frères et sœurs, nous sommes recréés et goûtons une joie inouïe, celle du salut. Mais n’oublions jamais que cette joie a un prix, et pas des moindres : la vie de Jésus. Si nous avons été réconciliés avec Dieu, que nous ressemblions au cadet ou à l’aîné de la parabole, c’est parce que Jésus est mort pour chacun de nous, afin de nous donner accès à la joie divine. Il n’est donc pas possible de recevoir la joie du salut de façon insouciante et légère. La joie chrétienne est une joie éprouvée, grave et profonde. Elle a coûté du sang, le sang de Dieu. Frères et sœurs, laissons venir à nous cette joie divine dans cette eucharistie. En recevant le corps du Christ, entrons intérieurement, comme le peuple d’Israël évoqué dans la 1re lecture, entrons dans la terre promise, dans la joie promise. Goûtons comme le Seigneur est bon. Renonçons à nos fausses joies et que vraiment la joie du Seigneur soit notre rempart. Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (https://carmes-paris.org/couvent-avon)
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